1770. Des ateliers de charité

1770. Des ateliers de charité

Chapo
Où l’injonction au travail ne date pas d’hier. Une idée promise à un bel avenir émerge au XVIIIe siècle : des activités utiles contre un revenu de survie.
Corps

Un hiver catastrophique survient en1709 alors que la France est en guerre. Les cultures sont gelées. Paris est sans pain. De simples artisans se retrouvent mendiants. Le marché de Saint Germain des Prés est pillé le 4 mai. Des émeutes surviennent. Le 6 août, une déclaration royale ouvre des Ateliers publics à la porte Saint-Martin mais ils sont immédiatement insuffisants. On les expérimente aussi en Champagne.

 

Soixante ans plus tard, l’abbé Joseph Marie Terray, contrôleur général des finances du Royaume de France reprend l’idée laissée en jachère. Après avoir lancé une réforme fiscal, il fait face à une famine en octobre 1770. Il lance alors des ateliers de charité pour viabiliser les routes du royaume et faciliter la circulation des grains.

 

Il écrit aux 21 intendants en leur demandant de déterminer le nombre d’ateliers à ouvrir pendant l’hiver : « Le seul moyen de soulager efficacement le peuple et de le mettre à portée d’acheter les denrées qui lui sont nécessaires est de lui procurer un salaire et d’établir à cet effet des travaux publics dans tous les lieux où cette ressource peut être nécessaire. Ce secours rejaillit sur le pauvre seul, le riche ne se présente pas pour travailler. Il ne peut donc point y avoir d’arbitraire dans la distribution de ce bienfait ; quiconque en a besoin y a un droit certain, en se présentant au travail et en se mettant en état de participer aux salaires qui en sont la juste récompense1 »

 

Hommes, femmes et enfants sont admis bien que ces derniers moins nombreux ont été confinés à des ateliers de filatures à domicile. On prend soin que le montant soient toujours inférieures aux plus basses rétributions qu'un individu peut attendre d'un « travail réglé », encadré par une corporation. Ils permettent d’occuper les pauvres valides pendant les mois d’hiver où l’offre de travail se contracte. Les chantiers ferment généralement au printemps quand les travaux des champs offrent de nouveau des moyens de subsistance. La surveillance des travaux se fait par des maires ou du personnel des Ponts et Chaussées.

 

Parmi ces intendants, Turgot occupe la charge dans le Limousin. Succédrant à Terray comme contrôleur général des finances, il se fait promoteur de ces ateliers. En 1774, il charge l’archevêque de Toulouse Loménie de Brienne de conduire une commission chargé de réfléchir au problème de la pauvreté et propose de remplacer les dépôts de mendicité par des ateliers de charité. Pour Turgot, l’indigent a des droits sur l'abondance du riche notamment sur les dépenses improductives de la cour.

 

Le 2 mai 1775, Turgot promulgue une instruction « pour l’établissement et la régie des ateliers de charité ». Il veut soulager les habitants des villes et des campagnes « dans les lieux où les récoltes sont moins abondantes » pour ouvrir ou réparer les chemins de traverse2. Il remplace le système de jetons à échanger contre des denrées par des salaires payés en argent. Mais il recommande aussi que les ouvriers soient payés à la tâche plutôt qu’à la journée pour éviter qu'ils gagnent trop et qu'ils quittent leurs emplois habituels.

 

Les travaux sont financés grâce à des subventions royales complétées par des contributions municipales et des dons privés. En cas de mauvaises récoltes et de difficultés conjoncturelles (incendies, épizooties...), la monarchie diminue le montant fiscal de la taille.

 

En Champagne, où les fonds versés par la monarchie sont connus entre 1770 et 1789, les sommes dépensées sont considérables (1,6 millions Lt. pour 1637 ateliers soit 75% de l’ensemble des fonds de charité). De nombreuses communautés s’engagent à fournir gratuitement le transport des matériaux pour ainsi obtenir un atelier de charité. La concurrence entre collectivités ne date pas d’hier.

 

Pour les pauvres infirmes ou malades, il existe des « bureaux de charité » ou « maisons de charité » qui offrent des secours au niveau des paroisses. Ils sont financés par une partie de la dîme affectée à l'Eglise, par des legs et des souscriptions. Ils distribuent principalement de la nourriture. Turgot suggére qu’aucune aide monétaire ne soit distribuée car : « il n’est arrivé que trop souvent que des pauvres auxquels on avait donné de l’argent pour leur subsistance et celle de leur famille l’ont dissipé au cabaret, et ont laissé leurs familles et leurs enfants languir dans la misère » reprenant les préjugés historiques concernant les pauvres.

 

Les distinctions anciennes entre pauvres valides et invalides ont donc été reprises par l’Etat pour être perpétuées jusqu’à nos jours3. La contrepartie d’un travail effectif - ou d’un « bénévolat obligatoire » pour les pauvres - commence à être mise en place. La condamnation de l’oisiveté est moins pénitentielle que productive, moins morale qu’économique  : il faut que chacun se rende utile pour que le royaume soit puissant.

 

 

 

1   In Conchon, Anne. 2011. “Les travaux publics comme ressource : les ateliers de charité dans les dernières décennies du XVIIIe siècle.” Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines (123-1): 173–180. http://mefrim.revues.org/603

2   Mémoire sur les moyens de procurer, par une augmentation de travail, des ressources au peuple de Paris dans le cas d’une augmentation dans le prix des denrées (1775)

3   Une thèse d’histoire du droit a été consacré à ces ateliers : Cyrille Marconi, « Les ateliers de charité en Dauphiné : l’assistance par le travail entre secours et enjeux économiques (1771-1917) »Université de Grenoble, 2006, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00910894